Aujourd'hui :25 September, 2020
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Tribune : La trajectoire de la démocratisation en  RDC (1990-2020) : Les défis de l’alternance et de l’état de droit  (Alain Parfait Ngulungu & Hubert Kabasu Babu Katulondi )

Le 24 Avril 2020 la RDC a totalisé 30 ans depuis que le Président Mobutu avait annoncé la fin du système politique monocratique absolu du MPR Parti-Etat en faveur de la démocratie pluraliste. Journée mémorable, mais non célébrée adéquatement  dans cette situation dramatique où la nation est menacée par la pandémie de Coronavirus.  Trois décennies plus tard, et dans la deuxième année du régime de l’alternance produite par les élections de 2018, où en sommes-nous avec notre construction démocratique ? Collisions frontales entre groupes politiques gouvernants, confusions dans l’interprétation et l’exploitation partisanes de la constitution, frictions institutionnelles, sont autant des contradictions. Elles font entrevoir un ciel nuageux sur notre démocratie encore en construction. 

L’étude de la démocratie prend généralement soin de distinguer les modèles et les expériences. Les premiers sont normatifs. Ils exposent ce que devrait être une démocratie (libérale, westminsterienne, consociationnelle, Illibérale etc.). Les secondes décrivent ce qui se passe réellement dans l’instauration et la pratique d’un système politique démocratique (Patrick Quantin, 2009). Au fil du temps, modèles et expériences s’influencent réciproquement sans pour autant se confondre. Le modèle oriente l’effort politique concret pour réaliser, par la matérialisation tangible du système et des pratiques politiques démocratiques, l’idéal contemplé par l’Esprit collectif.  
A cet égard, cette réflexion poursuit deux objectifs. Le premier est d’explorer la trajectoire de la démocratisation de 1990 à 2020 en identifiant ses facteurs déterminants et en captant ses contradictions. Cette réflexion tente, en second lieu, d’appréhender le rôle déterminant du leadership dirigeant, ses comportements et attitudes face aux impératifs contemporains de la démocratie. La conclusion affirme la nécessité d’un consensus minimal sur le modèle démocratique comme boussole collective dans la complexe phase de la consolidation. Celle-ci implique la construction d’un système politique démocratique fondé sur l’éthique républicaine de l’Etat moderne. Il y a dans cette implication l’impératif de la moralisation de la vie politique en RDC, car  comme le soulignait Montesquieu « La vertu est le principe de la République ».  Cela doit passer par l’arrêt de la pratique répandue de la corruption, des achats des consciences et des votes, une libéralisation encadrée des médias, une véritable lutte contre l’impunité et la consolidation de l’État de droit.
LA LIBERALISATION EN 1990, LA CONSTRUCTION SYSTEMIQUE DE LA DEMOCRATIE ET L’ALTERNANCE  
 De nombreux peuples d’Afrique subsaharienne ont initié des processus politiques « révolutionnaires » au début des années 1990. Cette dynamique a émergé dans le sillage de l’effondrement du bloc communiste et du mur de Berlin, de la libération de Nelson Mandela et la disparition du régime d’Apartheid en Afrique du Sud. Mais les fruits n’ont pas tenu suffisamment des promesses des fleurs à ce jour. Lors de son discours à la Baule, à l’occasion du sommet Afrique-France de 1990, le Président François Mitterrand prenant acte devant un parterre de chefs d’Etat africains médusés, des vigoureux mouvements de revendication démocratiques dans de nombreux pays africains, juge alors indispensable la mise en place rapide dans ces pays d’institutions démocratiques. Il s’agit alors à ses yeux de rejoindre le sens de l’histoire. Or, au moment où Mitterrand exhorte à la Baule ses pairs africains à se convertir à la démocratie, il n’impulse guère dans son discours une nouvelle ère de liberté pour ces pays d’Afrique subsaharienne. Il prend plutôt le train en marche. En effet, quelques mois plus tôt, au Bénin par exemple, un mouvement de révolte populaire s’était déjà traduit par l’effondrement de la dictature marxiste-léniniste du général Mathieu Kérékou et l’instauration d’un régime démocratique.
Au Zaïre, le discours de la Baule est venu trouver déjà en effervescence une dynamique de la lutte pour la démocratie pluraliste en mouvement depuis les années 1979-1980. Malgré la création de l’UDPS par les dissidents du MPR, et en dépit de la lutte interne, le Président Mobutu soutenu par l’occident parvint à continuer à imposer sa dictature pendant une décennie. Pendant ce temps, les opposants furent victimes des meurtres, destructions des propriétés et relégation à leurs villages. Le discours de la Baule, la Perestroïka, marquant la fin de la Guerre Froide, furent en réalité des catalyseurs externes amplificateurs des dynamiques oppositionnelles  endogènes. 
C’est ainsi que le 24 Avril 1990, après 25 ans de totalitarisme sous le joug du MPR Parti-Etat, le Président Mobutu  annonça la fin du système politique monocratique en faveur de la démocratie pluraliste dans l’ex-Zaïre. Cependant, malgré l’éruption des multiples leaders et partis politiques de l’opposition (dans la formule du fameux multipartisme intégral), avec certains caciques du MPR subitement transformés en chevaliers de la démocratie, et en dépit des résolutions de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), la démocratisation lancée par Mobutu se limita à une libéralisation politique. Les fondamentaux systémiques de la démocratie (constitution, remodelage de l’Etat, arsenal des lois démocratiques, administration électorale, élections) ne connurent aucun début de matérialisation. Les politiciens se livrèrent à la politicaillerie opportuniste pour l’accès aux postes prébendiers. La monocratie se dota donc d’un semblant de pluralisme politique, permettant les  libertés d’expressions, sans avancées significatives en termes de construction du système politique démocratique. Plusieurs auteurs notamment  (Ngbanda, 1993 ; Lunda Bululu, 2003 ; Thierry Landu Mayamba, 2012 & Banza Mukalay Sungu, 2015) se recoupent pour conclure que cette transition fut «un  véritable gâchis». 
En 1997, après la guerre, l’AFDL avait mis fin au totalitarisme de Mobutu. Mais, elle ne parvint pas à impulser la matérialisation de la démocratie comme l’observe Nzongola-Ntalaja (The Congo : From Leopold to Kabila, 2002). C’est sous le régime du Président J.Kabila de 2001 à 2018, que la construction des matériaux systémiques fondamentaux de la démocratie a été initiée (Democratisation in the DR. Congo from Joseph Mobutu to Joseph Kabila : A Modelled Exploration, 2019).  Sur base du Pacte Républicain de Sun City-Pretoria, la RDC a été dotée d’une Constitution démocratique et républicaine en Février 2006, d’un arsenal des lois notamment sur les partis politiques, sur le statut de l’opposition,  sur les élections. L’Etat a été remodelé avec des institutions républicaines séparées et dans une dévolution horizontale des pouvoirs en faveur des provinces par le biais de la décentralisation. Trois cycles électoraux ont eu lieu en 2006, 2011 et 2018. Cependant, ces élections ont été critiquées pour leurs multiples irrégularités. Et de 2006 à 2018 la tendance autoritaire avec un élan d’oppression de certains opposants, la corruption et l’impunité, aggravées par la monopolisation des richesses nationales par l’oligarchie gouvernante avec ses affidés capitalistes nationaux et internationaux, ont été autant de déficits. 
Néanmoins, ces avancées systémiques ont permis la réalisation, à l’’issue de l’élection présidentielle de 2018, d’une alternance historique, après 58 ans d’indépendance. Cependant, le régime de l’alternance pensée comme la phase de la consolidation porte aussi ses propres contradictions. Les querelles politiciennes dans la coalition gouvernante FCC-CACH, la continuation des violations des droits et libertés, les frictions entre les institutions, la corruption et l’absorption du budget de l’Etat par l’oligarchie politique au détriment des besoins sociaux et du développement, sont aussi autant des contradictions. Le défi de la consolidation demeure entier. 
 QUEL LEADERSHIP POUR LA CONSOLIDATION DE LA DEMOCRATIE ET L’ETAT DE DROIT EN RDC ?
L’école moderniste de Seymour Martin Lipset («Some Social Requisites of Democracy : Economic Development and Political Legitimacy » The American Political Science Review, Vol 53, N1, 1959 : 69-105) et Juan Linz (1994) soutenait que la démocratisation n’est pas possible sans le préalable d’un certain développement économique et d’un Etat relativement stable. En revanche, l’école de la «transitology » ayant comme précurseur Dankwart  A. Rustow (Transitions to Democracy : A Dynamic Model, 1970) a démontré que même dans un Etat écroulé, une nation divisée, sans économie florissante, la démocratisation est possible. Cela  grâce à un leadership efficace et déterminé. Huntington (The Third Wave of Democratisation, 1991) aussi souligne le rôle déterminant du leadership dans la consolidation de la démocratie. 
En RDC, la question du leadership a commencé à se poser dès les années depuis 1960. En 1990, début de la démocratisation il y a eu éruption plus des chefs politiques situationnistes que des leaders politiques porteurs passionnés d’un idéal de démocratisation substantielle. Et 30 ans après, même dans l’actuel  régime de l’alternance, la problématique du leadership, surtout de type transformationnel,  se pose avec acuité. Cette problématique  est liée à deux situations qui agitent globalement les sociétés africaines contemporaines : (i) l’avenir de l’Etat postcolonial, en raison des crises sociopolitiques récurrentes qui l’affectent et qui ont généralement pour causalité première la déficience en leadership d’Etat. Les gouvernants sont encore pour la plupart des  chefs politiques dénués de la rationalité et de l’éthique républicaine qu’exige la consolidation de la démocratie et ; (ii) la nécessité d’inventer un nouveau mode de gouvernance sans lequel le processus démocratique entamé depuis 1990 risque d’être compromis. 
La RDC est arrivée à l’ère capitale où elle a besoin de leaders politiques transformationnels. Cela passe par le  renouvellement de la classe politique dont sera issu un leadership d’Etat de type innovant.  Celui-ci rassemble plusieurs compétences, dont notamment l’aptitude de la transformation de la société et l’assimilation des discours actuels sur le développement durable. Mais aussi, ce leadership transformationnel doit être doté de nouvelles connaissances qui manquent cruellement à la RDC, comme les connaissances en gouvernologie, en prospective, en médiation, en nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Et enfin, une nouvelle génération d’acteurs politiques passionnées par le développement holistique, pouvant épouser les valeurs de l’équité, de la probité, de la bonne gouvernance et de la gestion partagée des ressources nationales.
CONCLUSION
L’ALTERNANCE DE 2018 : UNE NOUVELLE ERE DE L’INDISPENSABLE CONSOLIDATION DE LA DEMOCRATIE EN RDC
Samuel Huntington, l’illustre penseur Américain, a souligné dans « The Third Wave of Democratization » (1996), que la démocratie est elle-même porteuse des problèmes systémiques. Elle implique la coopération des élites plutôt que leur confrontation –  souvent pas idéologique mais égotiste. Figurant parmi les pays africains régulièrement épinglés et mis au ban de la communauté internationale pour déficit démocratique, la RDC a connu dans un passé récent d’interminables crises politiques.  En effet, la communauté internationale qui était originellement permissive sur la gestion politique des États a fait désormais de la légitimité démocratique, une condition de reconnaissance des gouvernements. 
Malheureusement, en RDC les débats qui devraient être constructifs ont fait place aux mensonges, à la calomnie, aux discours haineux, voire tribaux. Ces évènements ont contribué à ce que les transitologues conceptualisent comme la tendance de la récession de la démocratisation. Les politiques ont brisé de facto le climat de confiance d’une part entre eux-mêmes et d’autre part entre eux et la population du fait du jeu illisible des «alliances-antagonistes ». Celles-ci se font et se défont au gré des situations politiques.
Dans la dispensation de l’alternance, la dialectique de la démocratisation en RDC est arrivée à la phase de la consolidation. Les années 1960, il faudra le rappeler, ont été considérées comme celles des indépendances et des régimes de partis uniques caractérisés par une gestion opaque, partisane ou clanique des affaires de l’État. Les années 1990 au contraire ont rimé avec démocratie, multipartisme et un cortège de conférences nationales ou d’assises nationales devant servir de cadres transitionnels des États vers la démocratie. Dans cette ère des années 2020, la RDC étant dotée des fondamentaux du système politique démocratique, il est impérieux que les gouvernants, surtout au sommet de l’Etat, aient une conscience véridique de leur mission historique : celle de la consolidation de la démocratie. Cette consolidation passe nécessairement par l’amélioration du système électorale pour assurer des élections libres et transparentes aux résultats sans ambigüités et sans violence.
La consolidation de la démocratie en RDC passe également par  l’assainissement de notre multipartisme.  A cet effet, Il s’agit  de sortir le pays d’un multipartisme irrationnel et sous-développant avec plus de 500 partis politiques en les poussant vers une bipolarisation. Ceci aura pour avantage d’éliminer les nombreux partis politiques à caractère tribaliste, sans assise nationale, voire sans idéologie politique claire et dirigés par des individus guidés par des intérêts égoïstes. Les partis de la majorité et de l’opposition doivent être transformés urgemment en  creusets des politiques publiques alternatives et foyers de préparation des leaders à l’art de gouverner.  La consolidation porte  symétriquement sur l’efficacité de l’Etat,  la bonne gouvernance et l’accélération du développement au bénéfice des citoyens. 
Bien plus, la consolidation impose le renforcement de la séparation  des pouvoirs et de l’efficacité des institutions, l’élimination d’abus des droits et libertés. Il s’y ajoute  l’éradication de la corruption et de l’impunité dans l’objectif programmatique de la réalisation de l’Etat de Droit. La démocratie avec un peuple vivant dans la pauvreté n’est qu’un stratagème de l’oligarchie-bourgeoisie  politique pour légitimer son monopole sur les richesses nationales et asseoir le neo-patrimonialisme. C’est pourquoi la consolidation nécessite absolument le partage équitable des richesses nationales, et la sécurité améliorée des personnes et leurs biens, grâce à un appareil sécuritaire neutre et moderne. Concomitamment, la démocratie a besoin d’un développement économique accéléré producteur des richesses nouvelles pour son fonctionnement et surtout pour l’amélioration des conditions des vies des citoyens. La démocratie dans la pauvreté et l’accaparement de la trésorerie nationale par l’oligarchie politique produit ce que Huntington conceptualise comme « désenchantement» et la desafectation des citoyens. Ce denier est aspect de la justice distributive de la consolidation donne a la démocratie toutes ses marques de noblesse et son sens du pouvoir «pour le peuple ». 

Source : 7sur7.cd

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