Aujourd'hui : 7 December, 2019

Tshisekedi, au-delà des tapis rouges… La grande offensive diplomatique, entamée par le président Félix Tshisekedi depuis son élection à la tête du pays, rencontre une communauté internationale sceptique, réclamant des reformes, avant d’opérer un retour en République démocratique du Congo.

Tapis rouge, honneurs militaires. La grande Allemagne, poumon économique et moteur de l’Europe n’a pas lésiné sur les moyens pour accueillir Félix Tshisekedi, le nouvel homme fort de la République démocratique du Congo. Sous ce froid qui oblige le Chef de l’Etat congolais à mettre un manteau, Angela Merkel, sort le grand jeu à  Berlin. La victoire diplomatique est totale pour Tshisekedi. Jamais, depuis fort longtemps, un leader du Congo n’était accueilli avait tant de respect et de considération au cœur du vieux continent même.

Au-delà des tapis rouges

Mais ces belles images – qui font chaud au cœur à Kinshasa – vont vite être rattrapées par la rigueur allemande. Réputée de couper dans le vif, Mme Merkel ne fait pas semblant. A Félix Tshisekedi, elle lance d’abord une carotte : “Je me réjouis de l’amélioration de la situation en RDC par les réformes du président Tshisekedi. Fini les prisonniers politiques, cela nous permet d’initier des nouvelles relations avec ce pays. Une aide au développement mais aussi une coopération économique » ; avant de sortir le bâton : « C’est le début d’une nouvelle histoire, nouveau chapitre. J’ai proposé que soit fait dans 6 mois un état des lieux afin de savoir ce qui devra alors être fait après les efforts éventuellement consentis par le président Tshisekedi. Nous voulons être un partenaire avec l’Union Européenne de la RDC et soutenir là où il y a demande, car seul le Congo peut résoudre ses problèmes. »

Félix Tshisekedi tire de l’Allemagne la reconnaissance de son pouvoir, qui ne fait plus aucun doute. Mais la sortie de la Chancelière allemande coïncide étrangement à celle, longtemps plus tôt, de l’ambassadeur américain en RDC, Mike Hammer. En visite à Bukavu dans la province du sud-Kivu en avril dernier, l’Ambassadeur le plus apprécié à Kinshasa avait lancé une phrase qui ferra foncer les sourcils au Congo «Il n’y aura pas d’investissement américain en RDC  à cause de l’insécurité et la corruption ». Cette situation serait à la base du refus de l’arrivée des investisseurs américains au pays «L’insécurité et la corruption sont des éléments qui ne contribuent pas à l’économie du pays et rendent difficile  la venue des investisseurs américains. »

Des retombées sur les bouts des doigts

Les Etats-Unis, comme la Belgique, la France et l’Allemagne et même la Russie ont tous en effet déroulé le tapis rouge à Tshisekedi. Mais à chaque fois, si des accords sont annoncés, notamment dans les domaines de coopération militaires pour la France et la Belgique, ou encore dans l’aide humanitaire, il n’y a quasiment pas eu d’accords commerciaux d’envergure.

En France, Félix Tshisekedi, dans une salle remplie de la diaspora congolaise euphorique, a annoncé comme bilan de ses multiples voyages, 1,5 milliards de dollars notamment issus de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire international pour soutenir ses grands projets, dont la gratuité de l’Enseignement de base courageusement lancée cette année, alors qu’elle est inscrite depuis 15 ans dans la constitution. Mais en réalité, ni la Banque Mondiale, ni le FMI n’ont officialisé ces fonds. Par ailleurs, si ces fonds sont annoncés, ils ne sont pas sans conditions.

La Banque mondiale a effectivement annoncé qu’elle pourrait fournir jusqu’à 5 milliards de dollars à la République démocratique du Congo au cours des cinq prochaines années. Mais l’Institution de Breton Woods pose des conditions.  Elle propose de soutenir certaines parties du programme du gouvernement, “mais pas à n’importe quel prix“, a déclaré Jean-Christophe Carret, directeur national de la Banque mondiale pour la RDC, dans une interview accordée à Kinshasa à Bloomberg. “Nous aiderons s’ils sont crédibles dans leur volonté de réformer beaucoup de choses dans l’économie.

Le monde attend des réformes

L’aide du prêteur basé à Washington dépendra de l’engagement du gouvernement à augmenter les revenus et à améliorer la gestion dans tous les domaines, notamment de la santé à l’éducation, en passant par l’industrie minière, a déclaré M. Carret. « La Banque mondiale demande également au gouvernement de réduire le nombre d’exemptions fiscales accordées à diverses entreprises », a-t-il déclaré.

De son côté, le FMI
envisage  certes un nouveau partenariat
financier avec la RDC à la suite de la reprise des discussions entre les deux
parties, obtenue par le président Félix Tshisekedi. Mais le Conseil
d’administration du FMI a achevé ses consultations, au titre de l’article IV,
avec la RDC le 3 septembre dernier, annonçant une série de recommandations au
gouvernement congolais. Parmi les recommandations, le FMI appelle les autorités
congolaises à s’activer dans la mise en place des mesures pour la lutter contre
la corruption en RDC.  “Les
administrateurs ont convenu que la lutte contre la corruption et l’amélioration
de la gouvernance étaient essentiels pour renforcer l’efficacité des dépenses
publiques et les perspectives de croissance
“, fait savoir un communiqué du
FMI.

Pour renforcer la transparence et la responsabilisation dans la gestion des ressources naturelles, les Administrateurs du FMI ont également appelé à la “mise en adjudication publique des actifs miniers, à la publication de tous les contrats miniers, à la divulgation de la propriété réelle des contractants et à la publication des états financiers vérifiés des entreprises d’État

La RDC n’est pas “encore” prête

Le FMI a renoué avec la RDC pour la première fois depuis 2015. Le réchauffement a été rendu possible grâce à la rencontre du président Félix Tshisekedi et Christine Lagarde, alors présidente du FMI, à Washington en avril dernier. Après quinze jours de mission en RDC, une équipe du FMI a rendu le 5 juin son rapport sur la situation du pays, dans lequel elle préconise des ajustements de politiques économiques et financières. Dirigée par Mauricio Villafuerte, cette mission souligne que « la stabilité macroéconomique [de la RDC] a continué à se consolider en 2018 grâce aux politiques macroéconomiques prudentes mises en place depuis mi-2017 ». Selon son rapport, « la croissance des activités non minières devrait plus que doubler en 2019 », en raison de la hausse des investissements publics et de l’optimisme post-électoral.

Du côté du FMI, ou de celui de la Banque Mondiale et même dans les coopérations bilatérales, les partenaires restent tous prudents même après l’offensive du président Tshisekedi. D’autant plus qu’au pays, aucune réforme viable n’a été entamée. Les querelles politiques touchent de plus en plus le secteur économique. Au début de son mandat, le président Tshisekedi a signé un décret nommant des nouveaux responsables à la tête de la Gécamines, la compagnie minière publique, mais ce décret a été bloqué par la ministre du Portefeuille, issu du camp politique de l’ancien président Joseph Kabila, qui n’en voulait pas. Depuis, ce décret n’a jamais été mis en place.

Ceci symbolise les nombreux problèmes qui gangrènent la RDC sur le plan structurel, et dont l’international redoute. Alors que ses tournées sont dénoncées au pays, jugées trop coûteuses, Félix Tshisekedi est suspendu aux promesses sous conditions de ses bailleurs. Une situation qui risque de compliquer la suite du mandat du président congolais.

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